Morgan Sportès

Le "grand-père"littéraire : claude Lévi-Strauss (par Morgan Sportès : article paru dans le supplément "M" du Monde du 10 décembre 2009)

mardi 15 décembre 2009.

Le grand-père littéraire :Claude Lévi-Strauss

Par Morgan Sportès (article paru dans le supplément « M » du journal Le Monde (jeudi 10 décembre 2009)

1984. J’avais 37 ans. Je venais de publier mon roman La dérive des continents. Une histoire simple : un homme débarque à Veracruz. Dans le décor d’opérette désuet du Zocalo, la place centrale. Il y rencontre une fille du port, une fille à marins. Ils partent ensemble dans la Sierra Mazatèque où il désire participer, avec les indiens, à la cérémonie des champignons hallucinogènes... L’idée m’était venue d’envoyer ce livre, qui retrace une expérience vécue, à Claude Lévi-Strauss, à cause des indiens bien sûr, et des « champignons sacrés » auxquels il consacre quelques pages dans son Anthropologie structurale II. Quelques jours plus tard, je reçus une lettre portant le sigle Laboratoire d’anthropologie sociale. Ce grand monsieur me répondait, et il ne s’agissait pas d’une lettre de politesse : « Je reçois, écrivait-il, beaucoup de romans que, le plus souvent, j’abandonne après trois pages. Mais j’ai lu La dérive des continents sans désemparer. Votre livre rend un son vrai. Vous maniez puissamment la langue et savez, ce que j’aime particulièrement, donner une dimension lyrique aux êtres et aux choses. Votre expérience des champignons hallucinogènes nous vaut des pages éblouissantes... » Pour l’écrivain débutant que j’étais, quel encouragement ! L’auteur de Tristes tropiques et des Mythologiques avait bien voulu me lire. Un des rares intellectuels français pour qui j’avais de l’estime. Au mot de remerciement que je lui envoyai aussitôt, où j’exprimai mon désir de lui serrer la main un jour, il répondit par un coup de fil. Me donnant rendez-vous au Collège de France... Je n’ai pas rencontré de « père » dans le milieu littéraire. Il semble que la génération de mes « pères » ait trahi, qu’elle se soit compromise, abaissée. Du moins allais-je connaître un « grand-père ». Un homme pourvu d’une éthique intellectuelle et qui, de façon tout à fait gratuite, prend sur son temps (précieux) pour vous parler, vous écrire, vous lire. Le 27 novembre 1984 j’ai grimpé l’escalier D du Collège de France, jusqu’ à son petit bureau au deuxième étage. C’est lui-même qui m’a ouvert. Il n’avait pas de secrétaire. Il était déjà âgé, 75 ans, et portait une veste en tweed couleur d’automne. Son visage était maigre, fatigué. J’ai eu immédiatement le sentiment d’une distance nous séparant : générationnelle, mais sociale aussi. __ Je ne dirai pas que c’est le livre que je voudrais que vous ayez écrit ! me déclara-t-il, après quelques politesses d’usage, quand nous avons commencé à parler de mon roman. Il ajouta : __ Le roman français est au plus bas. On n’écrit pas d’histoires qui vous prennent. Il me confiait ainsi le peu de cas qu’il faisait des romans dits expérimentaux, que cela relève des arguties du « nouveau roman » ou des acrobaties des structuralo-maoïstes de la revue Tel-quel. Je comprendrais mieux le sens de ses paroles en lisant plus tard la « finale » de son Homme nu : « Il est malheureusement à craindre... que trop d’œuvres contemporaines non seulement en littérature mais aussi en peinture et en musique, ne soient la victime de l’empirisme naïf de leurs auteurs. Parce que les sciences humaines ont mis au jour des structures formelles derrière les œuvres d’art, on se hâte de fabriquer des œuvres à partir de structures formelles. Mais il n’est nullement certain que ces structures conscientes et artificiellement construites dont on s’inspire, soient du même ordre que celles qu’on découvre après coup avoir opéré dans l’esprit du créateur, le plus souvent à son insu... ». Autant pour Alain Robbe-Grillet et consorts qui, à partir de quelques ficelles (le mythe d’Œdipe etc.) échafaudent des romans à la façon d’enfants jouant au mécano ! Claude Lévi-Strauss ajouta à mon adresse : __ Le grand roman du Tiers-monde reste à écrire. Un nouveau Nostromo (Conrad) ... __ Mais, répondis-je, Gabriel Garcia-Marquez ne l’a-t-il pas fait déjà, avec Cent ans de solitude ? Laconique, il répondit : __ Non.

Revenant à mon roman, je lui demandai quel en était le défaut principal. __ Il lui manque ce que nous appelons une deuxième articulation... Sans doute entendait-il par là que mon livre était trop proche du document, du témoignage, de l’expérience personnelle. Y manquait le second degré d’une élaboration littéraire plus poussée, une perspective, une distance. __ Un roman, me dit-il, c’est comme une horloge. Chaque mot est à sa place. Dans votre livre manque le drame. __ La dramaturgie ? __C’est ça... __ Comme dans Racine ? __ Ou Feydeau. Les pièces de Feydeau sont extrêmement bien construites. Vous ne voudriez pas écrire pour le théâtre ?

Nous avons parlé de mon expérience des champignons hallucinogènes. La cérémonie avait eu lieu en la seule présence de cette amie mexicaine, pêchée dans un bar de Veracruz, et d’une curandera indienne d’un village de la Sierra Mazatèque. Tout avait commencé comme une sorte de messe chrétienne. Cela se passait dans une cave. Il y avait un autel avec, dessus, un portrait de la vierge et du christ. La curandera leur avait présenté les champignons, comme le prêtre consacre l’hostie et le calice. Et puis elle me les avait donnés à manger selon un rituel semblable à celui de la communion. Au début elle avait parlé en espagnol, puis dans son idiome. L’effet de la drogue fut rapide. Pendant toute une nuit je sombrai dans le délire... J’avais eu très peur, à certains moments, de devenir fou.

J’expliquai à Claude Lévi-Strauss que j’aurais aimé, en me servant des instruments du structuralisme, écrire un essai d’analyse linguistique, ou sémiotique, de ce délire : la façon dont mes hallucinations s’y articulaient, comme les métaphores dans le discours littéraire ou le rêve. Sa réplique fut rapide et sèche : __NON !

Il avait immédiatement repéré que je n’étais pas un scientifique. Autant m’éviter de m’égarer dans le troupeau des tâcherons universitaires paraphrasant Roland Barthes à longueur de pages. __ Il faut écrire des romans ! ajouta-t-il. On sentait en lui l’amateur d’art : de littérature autant que de musique et de peinture d’ailleurs. N’avait-il pas au départ conçu Tristes tropiques comme un roman ? Sans doute y avait-il en lui un romancier frustré. La démarche scientifique et la démarche artistique ne son pas compatibles. Sauf à engendrer d’étranges monstres comme il en a proliféré à l’époque où la vulgate structuraliste __ dont il s’est toujours démarqué__ était à la mode. Il aimait l’art classique. Et comme le suggère cet extrait de l’Homme nu que j’ai cité plus haut, Velasquez ou Bach, à ses yeux, explicitaient mieux le monde qu’un art contemporain malade de théories non digérées ou que les indigestes théories contemporaines de l’art.

Au moment de nous séparer, en serrant sa main, j’eus l’impression qu’elle était fragile, friable, comme une feuille morte. Depuis, à chaque fois que je publiais un livre, je le lui envoyais et il me répondait, toujours avec pertinence, ce qui montrait qu’il avait vraiment pris la peine de me lire. Lorsqu’il reçut l’Appât, récit retraçant les faits et gestes d’une jeune meurtrière draguant les vieux messieurs dans les boites de nuit des Champs Elysées et les faisant assassiner par deux de ses copains (livre que Bertrand Tavernier porterait à l’écran) il m’écrivit : « Merci de ce brillant récit qui tient à la fois du roman policier et de l’enquête ethnographique. L’Appât m’a révélé tout un monde que j’ignorais. Je l’ai lu, on l’a lu autour de moi, avec autant d’agrément que d’intérêt... ». Avec une bienveillance paternelle, il m’appuya pour décrocher une bourse de recherche et tenta, mais en vain, de m’obtenir un prix à l’Académie française. A cet égard, je me rendis compte que l’appui d’un Lévi-Strauss était de peu de poids vis-à-vis des enfantillages et corruptions du « milieu » des lettres. Il semble qu’entre les gens de sa génération et ceux de la mienne (ne parlons pas des générations qui suivent) quelque chose s’est écroulé dans le royaume de l’intelligentsia. Une certaine forme d’élégance, d’éthique. Lévi-Strauss qui s’en alla rejoindre, au bout de la nuit de la forêt amazonienne, des peuples primitifs, à la façon d’un héros de Conrad, avait toutes les délicatesses d’une éducation bourgeoise ou aristocratique. C’est avec la délicatesse d’un Proust, d’un Poussin, qu’affrontant malaria et dysenterie, il les approcha et étudia leurs mœurs. Quand sur moi il posait ses yeux, je me demandais dans quelle catégorie de Bororo ou de Jivaro, il pouvait bien me classifier. On sentait qu’il était un grand « étiqueteur ». .C’est en 2006 que j’ai reçu de lui une dernière lettre, lors de la parution de mon roman « Maos » : un tout petit mot de remerciements, d’une écriture incertaine, tremblée. Il n’avait plus que trois ans à vivre.


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