Morgan Sportès

Considérations sur les arrière-gardes contemporaines et le réalisme socialiste

samedi 26 décembre 2009.

Je me souviens d’un article dithyrambique de Roland Barthes de retour de Chine en 1974, se félicitant d’avoir vu là bas, sur des calicots ornant les halls d’usine et les parcs, « les calligraphies de Mao, reproduites à toutes les échelles, signant l’espace chinois d’un grand jeté lyrique, élégant, herbeux : art admirable présent partout ». Il disait aussi son émotion au joli son de clochette des « pi lin pi kong » chantés par des chœurs de jeunes écolières : cela, en pleine campagne contre Lin Piao et Confucius, alors que, non loin, à son insu, crépitaient les pelotons d’exécution. Mais la palme du genre ne revient-elle pas à cette autre rédactrice de la revue Tel Quel, Maria-Antonietta Macciocchi qui fut toute électrisée de découvrir, dans Nankin road, à Shanghai, « un magasin qui vend uniquement des portraits de Mao... on se presse dans ce Mao-service pour choisir les insignes... La seule coquetterie des chinois consiste à changer d’insigne...Il y en a pour tous les goûts : à fond rouge, blanc, bleu ciel... que représente pour eux cet insigne ? ...un lien je pense, un engagement à l’égard de leur avenir révolutionnaire... » . « Ceux qui ont tout cru, pensent tout croyable », écrivait le regretté Guy Debord qui fut un des premiers à dénoncer, dans la revue Internationale situationniste, la maolâtrie qui dans tous les coins et recoins de Saint-Germain des près instaurait son terrorisme intellectuel. Je me souviens encore, vers le début des années 70, à Paris, de la projection d’un film de l’ex-situ René Viénet, Chinois encore un effort pour être révolutionnaires. Il s’agissait d’un montage, utilisant d’une part des extraits de documentaires historiques sur la Chine, et, d’autre part, des morceaux choisis de ballets et pièces de théâtre de propagande, dont l’inénarrable « Détachement féminin rouge » qu’avait promu Mme Chiang Ching , épouse mao. Une voix off, ironique, décryptait ces images, expliquant le fonctionnement du totalitarisme chinois et les intrigues sanglantes du Grand Timonier. Cinq ou six asiatiques, costume gris et cravate, se tenaient muets, assis au fond de la salle, des membres incognitos de l’ambassade de Chine venus se « renseigner ». Soudain, dans l’obscurité, une voix hurla : « Citez moi le nom d’un seul prisonnier politique en Chine ». Ce qui déclencha force rires. Il s’agissait de Michelle Loi, sinologue de service : dans la revue Tel Quel toujours. Philippe Sollers, le directeur de la revue, n’était pas présent ce soir là. En matière culturelle, le livre de chevet des telqueliens , c’était les Causeries sur la littérature et l’art à Yenan, de Mao Tsé-toung, 1942. C’est là que se signa l’arrêt de mort de la vie intellectuelle chinoise, écrira Simon Leys. Il y était question de faire en sorte que « la littérature et l’art s’intègrent parfaitement dans le mécanisme général de la révolution ». On y lit encore : « Plus une œuvre au contenu réactionnaire a de valeur artistique, plus elle est nocive pour le peuple et plus elle est à rejeter ». Ces déclarations furent aussitôt mises en pratique, poursuit Simon Leys, avec l’élimination physique de l’écrivain Wang Shih-wei puis de beaucoup d’autres. Bis repetita placent. Mao, avec ces causeries, ne faisait que reprendre les oukases prononcés par Jdanov, en 1934, à Moscou, au premier congrès des écrivains, lorsqu’il définit les devoirs du réalisme socialiste en matière d’art et de littérature : « representer nos héros », ouvriers, soldats et kolkhoziens, « regarder vers nos lendemains ». Jdanov conspua en revanche, tout comme Maxime Gorki qui le flanquait, la littérature bourgeoise dont « la situation présente est telle qu’elle ne peut déjà plus créer de grandes œuvres ». Joyce et Proust, entre autres, furent tournés en dérision. Assistaient à ces réjouissances, Paul Nizan, André Malraux, Louis Aragon etc... Vieux cheval de retour du sérail stalinien , dont il connaissait les tours et les détours, et se relevant vaille que vaille de décennies de lyssenkisme et de jdanovisme, Louis Aragon, non sans bienveillance (la bienveillance d’un homme qui lui aussi a péché) ironisa sur cette nouvelle génération d’intellectuels et d’artistes qui revenaient enthousiastes du Pékin de Mao, comme il l’était revenu du Moscou de Staline : « Vous en reviendrez » ! leur dit-il. Ce qui lui valut une riposte de Philippe Sollers qui te traita de « révisionniste au service de la bourgeoisie » et de « vieille cocotte rhabillée en Cardin ». Le même Sollers évoqua encore « le chancre révisionniste s’ouvrant sur le fumier bourgeois » (à l’usage des jeunes lecteurs, j’expliquerai ici que le terme « révisionniste » dénonçait l’abandon de sa tâche révolutionnaire par le parti communiste français et son reniement de Staline). Ce qui est bizarre, c’est que tout en célébrant le « stalinisme maoïste » qui, en matière d’art, consiste en ce « mélange de kitsch et de sang » par quoi Karl Kraus définissait le nazisme, les membres de la revue Tel Quel ( qui n’étaient pas tous aussi extrémistes que leur directeur, faut-il dire à leur décharge) se voulaient des avant-gardistes, et se réclamaient même de cette avant-garde russe qui, avant la révolution de 1917 et jusque dans les années 20, bouillonna d’intelligence et d’invention. Avant-garde qui serait liquidée ou domestiquée par celui là même dont Mao, leur maitre et modèle, était la copie conforme : Staline. On connait Roland Barthes et autres structuralistes, mais connait-t-on Nikolai Taraboukine, Victor Chklovski, Boris Eichenbaum etc. qui ont écrit sur l’art des choses fort subtiles. Sait-on, à part les spécialistes, que le célèbre linguiste Roman Jakobson, était un juif russe compagnon de Maïakovski et de Malevitch ? Toutes les théories concernant la remise en cause du « récit » littéraire ou pictural, du « héros romanesque », du « sujet de tableau » , de la « peinture de chevalet », de la « représentation bourgeoise » etc. sont déjà là, présents dans leurs livres, bien avant qu’un Robbe-Grillet ne les ait laborieusement répétées. Comment un Jean-Luc Godard a-t-il pu être maoïste, lui l’admirateur du cinéaste Dziga Vertov : refusant toute concession aux modes de représentation traditionnelle, Dziga Vertov conçut un film où aucune histoire ne se raconte : l’homme à la caméra, 1929. Le réalisme socialiste chinois, pas plus que ne l’a fait le réalisme socialiste soviétique, n’aurait toléré longtemps pareil olibrius. S’il échappa a la déportation, Dziga Vertov dut courber l’échine, et faire pour le régime des films de propagande, au demeurant de grande qualité. Mais dont la censure « rectifia » pas mal de scènes. Ses Trois chants sur Lénine, entre autres, 1934. Citons encore le poète Khlebnikov qui inventa une poésie où la langue explose en calembours et assonances, et sur les traces duquel essaya de marcher, soixante ans plus tard,un autre virulent maoïste : Pierre Guyotat auquel ont doit ce type de déclaration : « Tout militant (du PCF) se doit d’exiger... que cesse dans sa presse les calomnies contre la révolution culturelle chinoise, fait historique sans précédent, renouvellement radical du communisme... » . Autre morceau d’anthologie filmographique du meilleur réalisme socialiste, Comment Yu-Kong déplaça les montagnes, de Joris Ivens. On se délectera entre autres de l’interview d’un officier de l’armée rouge qui, coupable d’avoir jeté des petits pains aux cochons, fait, devant la caméra, son autocritique, s’accusant de crime de gaspillage petit-bourgeois. Les Cahiers du cinéma, maoïstes dans les années 70, publient un article du même Joris Ivens qui fait l’éloge d’un film chinois expliquant comment, grâce à la lecture du petit livre rouge, ouvriers et paysans avaient trouvé une méthode, dialectique, pour conserver sur une longue durée leur récolte de tomates. « Un art cinématographique nouveau est en train de naître en Chine. Les paysans, les ouvriers, les soldats ont conquis l’écran, ils ne le lâcheront pas.Ce sont les premiers pas d’un art authentiquement prolétarien » . C’est bien là le paradoxe de ces maoïstes occidentaux : se voulant à l’avant-garde artistique, ils trottaient à l’arrière train des plus sanglantes ringardises politiques.

Peut-on imaginer qu’il s’agisse d’un « effet » de la guerre froide ? Alors que les partis communistes traditionnels, d’obédience soviétique, continuaient, peu ou prou, à s’encroûter, même après la mort de Staline, mais en y croyant de moins en moins, dans l’esthétique réaliste-socialiste, les Américains, après guerre, qui luttèrent pied à pied contre l’influence soviétique en Europe, dans les champs syndical, politique mais aussi culturel, eurent cette intelligence tactique de jouer, politiquement, sur certaines organisations d’extrême-gauche, et, artistiquement, sur les avant-gardes, contre les communistes qui semblaient, quant à eux, avoir enterré pour jamais ces avant-gardes. Un livre, bien documenté, que j’ai fait traduire par les éditions Denoël, explique cela très éloquemment : Qui mène la danse ? La CIA et la guerre froide culturelle, de Frances Stonor Saunders (2003). Les services US financèrent des galeries d’art, des revues (Preuves, Encounter, der Monat etc.) , organisèrent des concerts, détournèrent même d’anciens agents de la propagande stalinienne échaudés, comme Arthur Koestler. Ainsi Jackson Pollock et les expressionnistes abstraits, gens de gauche pour la plupart, au départ, auraient été lancés pour contrer le communiste Pablo Picasso, un cubiste certes, mais auquel il arrivait de mettre, non sans lourds sabots parfois, son cubisme au service de Moscou. Son tableau « Massacre en Corée » inspiré du « Tres de mayo » de Goya, est un étrange mélange de poncifs réalistes socialistes et de cubisme. Au demeurant la plupart de ces artistes ignoraient dans quels jeux politiques ils étaient impliqués Le poète anglais Stephen Spender, qui fit la guerre d’Espagne conte les franquistes, poussa des hauts cris quand il apprit en 1967 que la revue qu’il dirigeait, Encounter, était financée par la CIA. François Furet, en février 67, dans le revue Preuves (consoeur d’Encounter) écrivait que « la dernière grande bataille de l’idéologie de droite avait été livrée et perdue par le fascisme » et que, , de ce fait, depuis la seconde guerre mondiale « l’élaboration idéologique est devenue un quasi monopole de la gauche ». Il s’agissait donc de reprendre du terrain à la gauche, mais en l’attaquant, non par la droite, mais par la gauche, et même l’extrême-gauche : là était la subtilité du jeu.

C’est par un tir nourri contre le réalisme socialiste (« bourgeois et pompier dans son esthétique ») et contre la « littérature engagée » dont Jean-Paul Sartre, compagnon de route du PC, était le symbole, qu’Alain Robbe-Grillet commença sa carrière dans les années cinquante, revendiquant l « autonomie de l’art », comme l’avaient fait jadis les avant-gardes révolutionnaires russes écrasées par Staline. Bizarrement donc, les idées de ces avant-gardes qui rejetaient autant l’art officiel, l’art d’état, que la soumission de l’art au monde de l’argent, au capitalisme, se trouvèrent politiquement récupérées par l’Ouest dans sa guerre froide contre l’Est. Le nouveau roman, d’ailleurs, semble s’être fait beaucoup plus d’admirateurs dans les universités américaines que de lecteurs en France. Sans doute était-ce une utopie pour certains russes des années 10-20 que de croire que la révolution dans l’art, pouvait aller de paire avec la Révolution tout court. Victor Chklovski les mit d’ailleurs en garde à ce sujet, au début des années 20 : « L’art a toujours été autonome par rapport à la vie et sa couleur n’a jamais reflété celle du drapeau hissé sur la citadelle ». Maïakovski ne l’écouta pas. Il est mort à cette croisée des chemins : suicidé. « La barque de l’amour s’est brisée sur l’existence quotidienne ». Ou bien : « j’ai mis le pied sur la gorge de ma propre chanson » Ce sont donc des avant-gardes __ mais considérablement vidées de leur dimension subversive__ qui, « passant à l’ouest », dans l’ « autre camp », ont pris aujourd’hui leur revanche sur le réalisme socialiste Mais l’objet d’art, devenu pur objet de spéculation, en a-t-il pour autant retrouvé son autonomie quand c’est à la bourse désormais qu’on devrait quantifier sa valeur ? Que penserait le camarade Jdanov du Bunny lapin de Jeff Koons trônant dans le palais de Versailles : « ultime expression d’une bourgeoisie dégénérée, ou forme parfaite du Capitalisme financier à son stade ultime ? ». L’histoire de l’art a ses ruses. Du moins n’en a-t-on pas fini encore avec les artistes.


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