Morgan Sportès

L’AVEU DE TOI A MOI par Jérôme Leroy, Valeurs actuelles 18/2/2010

jeudi 18 février 2010.

L’Aveu de toi à moi

de Morgan Sportès

Depuis ses deux derniers romans,Maos et Ils ont tué Pierre Overney, Morgan Sportès a inventé un genre littéraire : l’histoire vécue comme une autofiction. L’étudiant dandy et sceptique qu’il fut un certain mois de Mai 68, où un gauchisme manipulé mit à bas le monde d’avant, lui sert désormais de prisme pour raconter ces années paradoxales de la fausse incandescence des barricades annonçant la vraie glaciation de notre modernité. Dans l’Aveu de toi à moi, c’est cette veine qu’il poursuit brillamment. Cette fois-ci, il remonte un peu plus loin dans le temps, en nous racontant l’étrange destinée de Rubi. Rubi était le père de sa petite amie rencontrée en 1967 et il a réellement existé même si Sportès se refuse, assez sadiquement, à nous donner la clé. Imaginez un jeune homme sous le Front populaire avec des sympathies socialistes, imaginezle devenir antisémite à la suite d’une déconvenue amoureuse, imaginez-le converti au pétainisme par les Chantiers de jeunesse puis s’en évadant par esprit libertaire, rejoignant une Résistance qui le déçoit, s’engageant ensuite dans la Waffen SS avant d’être déporté à Dachau pour désertion et de réintégrer malgré tout la division Charlemagne en pleine déliquescence pour participer au pandémonium de l’effondrement nazi. Imaginez- le errant sur les routes céliniennes de l’apocalypse, se cachant en Bavière où il fait un enfant à une grande paysanne blonde avant de se rendre à la police française, de connaître la prison puis une brève gloire littéraire dans les années 1950 en étant édité par Julliard et protégé par... Aragon.Ce ne sont pourtant là que quelques aspects d’un itinéraire dont Morgan Sportès, qui moque les grandes têtes molles structuralistes de sa propre jeunesse, explique qu’il a mis près de quarante ans à comprendre la complexité et les résonances profondes. L’aveu de toi à moi, ou l’invention du roman d’apprentissage à double fond.

Fayard, 340 pages, 19,90 €.


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